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De ce petit garçon que je ne connais pas

Ce soir là je rentre tard, Petit Putois m’ouvre la porte. Enfin j’exagère. Moi j’ouvre la porte, je lui cogne dedans puisqu’il trainait par là et je lui lance : « hey, c’est toi qui m’ouvre ce soir! » pour qu’on oublie tout les deux qu’on est passé à deux doigts de la bosse. Il me tend fièrement les deux petites gourdes réutilisables qu’il est allé chipées dans le placard. Je gueule un peu sur Papa Breizh pour qu’il ne le laisse pas jouer avec. Ça ne fait pas très sérieux de trimballer par terre des objets dans lesquels on mange. Il lui retire, le petit pleure et se reprend. Il file dans la cuisine et revient avec une compote dans une main, un yaourt dans l’autre. Les mains occupées, tu comprends bien qu’il ne lui reste que les pieds pour avancer. Ben oui, il marche!

Ça s’est passé il y a quelques jours. Je rentrais du bureau. Comme quoi, c’est toujours à ce moment là que les histoires commencent. La fatalité de la mère qui travaille. Je lance à Papa Breizh : « Alors, il marche? » sur le ton de la boutade. Il me répond oui. Le con! Comme ça. Moi, au milieu du couloir. Je n’y ai pas cru. Je me suis quand même assise par terre. C’est plus commode pour ôter ses chaussures et encaisser les chocs. Il me dit : « t’as pas vu sur son cahier? » (le cahier de liaison avec Nounou). Je vais voir le cahier. Lundi : nuit 20.30 – 6.30, Bib 120ml (le lundi, le réveil est difficile), change. L’écriture de Papa Breizh. Rien de la part de Nounou (le lundi, la reprise est difficile). Je l’interroge. Il me révèle que l’assistante maternelle lui a dit quelque chose du genre : « Vous ne m’aviez pas prévenu qu’il marchait, il a gambadé toute la matinée chez Martine« . C’est qui Martine? Tu l’as connais toi? Moi non plus. Nounou nous a informé ce matin : « on ira chez Martine tout à l’heure, c’est une collègue« . (elle fait du co-nursing). Et voilà que Petit Putois se met à marcher chez cette Martine! Papa Breizh me rassure, il marchait déjà. Il me montre, s’éloigne un peu avec le petit et le lâche. Un pas, deux trois et le bébé me tombe dans les bras. De l’un à l’autre, quelques pas en équilibre. D’accord! Peut-être vers moi, ou lui, mais de là à marcher chez Martine! Je suis toujours assise dans le couloir, j’ai enlevé mes chaussures maintenant. J’ai le sens de la tragédie mais pas toujours le talent. « Ton fils grandit » qu’il me lance le grand gland.

Bon,sur le coup, je n’y crois pas trop à cette marche. Deux ou trois pas, ça n’est pas marcher. Dix peut être ? A partir de combien de grains de sable parle-t-on d’un tas de sable ? Quand il a fait du quatre pattes j’étais là, on a même une vidéo, c’est dire si on est des bons parents. La première fois qu’il s’est levé tout seul ? Dans la salle de bain de mes parents pour voir l’eau couler dans la baignoire. (Même si mon beau-père m’a soutenu un instant qu’il l’avait déjà fait un peu plus tôt. « Quoi ? Sans que je le vois, mon propre fils, la chair de ma chair ? J’aurais raté cette précieuse première fois ? ». Il a admis qu’il s’était peut-être trompé. Tragédienne je te dis.)

Enfin là, quand je le vois faire des allers retours dans le couloir avec ses deux desserts, c’est sûr, il marche. Quelques jours pour digérer. Maintenant je n’ai plus besoin de rester assise après m’être déchaussée. Papa Breizh me lance : « Tu t’en occupes, je vais faire à manger en écoutant un podcast de football ! ». (Je ne sais pas où situer mon homme dans les stéréotypes.) On décide de faire sa fête au petit brassé sucré de la main droite. Dans un élan de je-suis-une-bonne-mère-qui-encourage-le-développement-de-l’autonomie je le laisse manger seul. Enfin tenir sa cuillère seul, je suis quand même restée lui faire la conversation. Il y arrive, très bien. Bien sûr il en met à côté, mais pas tant que ça pour une première. Il finit le pot (avec les doigts). Il est si fier. Je m’assiérais bien par terre mais j’ai déjà enlevé mes chaussures. Il est quand même tout crado à la fin. Il a les doigts si pleins de yaourt que le pot ne cesse de lui glisser des mains, ça le fait hurler de rire. J’essaye de lui retirer la cuillère pour le débarbouiller, il la sert plus fort, montre les dents et grogne. Le voilà qui recommence …

Il y a cette face là qu’on découvre. Le petit impatient, le nerveux, le têtu. Avec son père, on se dit qu’on découvre son caractère (et vu les pommiers, la pomme est belle!). Il chouine, grogne, fronce les sourcils. Le matin par exemple, une fois la veste enfilée, il râle non stop jusqu’à ce qu’on soit en route. L’autre jour, quand Papa Breizh est allé le récupérer chez Nounou, il a pleuré et s’est couché par terre (il m’a fait le coup à la médiathèque). Quand on lui dit non, il nous regarde en souriant et continue. Parfois, il se fâche et ses gestes deviennent nerveux. On dirait presque qu’il nous tape. Le soir il tourne en rond, il veut qu’on le prenne, puis qu’on le lâche, puis qu’on le prenne… sans fin. Il s’agite, s’impatiente et s’énerve. *

Je m’interroge. Où est passé mon poupon tout sage ? Perçoit-il des tensions familiales ? Il est vrai qu’entre Papa Breizh et moi, c’est souvent explosif, question caractère, on est bien servi. Est-ce qu’on ne s’occupe pas assez de lui ? Il est vrai qu’on est souvent éreinté et qu’on ne lui propose pas toujours des activités intéressantes. Buller devant la télévision séduit plus l’adolescent que le bambin en quête d’aventures. Il faut bien les laisser s’ennuyer pour développer leur imaginaire non ? J’en parle à Nounou qui me rétorque qu’il n’est pas un enfant calme. On m’a pourtant tellement dit qu’il était un enfant facile. « Il n’est pas difficile, il est curieux, plein de vie », elle a l’air de le connaître mieux que moi. Je cherche sur internet si la crise des deux ans commence à quinze mois. Je me questionne sur ses râleries permanentes : opposition constructrice d’un espace psychique autonome ou symptôme bruyant d’un mal être intrafamiliale ?

Je crois que maintenant je vais prendre quelques jours de vacances pour le retrouver. Je crois que je vais l’emmener au parc au lieu de me reposer sur le canapé. Je crois que je vais le regarder grandir.

Calin&RisettePetitGarconQueJeNeConnaisPAs

* Ma mère m’a toujours dit que j’avais été un bébé facile et que les seules fois où j’avais été pénible précédaient l’émergence d’une maladie infantile. Quelques jours après la rédaction de cet article, Petit Putois déclenchait une otite perforée …. Il n’en reste pas moins têtu aujourd’hui mais sa nervosité ne file plus dans tous les sens.