Parce que ton anniversaire est aussi le souvenir d’un des pires moments de ma vie

Un an bientôt. Un an déjà. Mon tout petit bébé. Mon grand bébé. Je suis de ceux qui trouvent que cela file trop vite. Même si je suis de ceux qui attendent impatiemment la prochaine étape.

Une année que je n’ai pas vue passer. Pourtant quand je me souviens des premières premières fois, elles me paraissent si lointaines. Je pourrais presque croire que c’est une histoire que l’on m’a racontée.

Il y a presque un an mon tout petit, je vivais une journée irréelle. On m’a traitée d’hystérique toute une après-midi avant de comprendre que c’était justement là qu’il fallait me découper de toute urgence sous peine de ne plus pouvoir me traiter de rien.
Je me suis inquiétée pour toi, tout petit fœtus qui ne collait pas aux courbes. Aujourd’hui mon gaillard, tu es solide comme un bucheron, droit dans tes chaussettes antidérapantes à bouffer tous les quignons de pains que tu trouves avec tes trois dents et demi.

Il y a bientôt un an, on t’a sorti de mon ventre, de mon regard, de ma chambre. Il y a bientôt un an, mon tout petit, c’est le pire moment de ma vie qui commençait. Les premières fois au goût amer. Ta première nuit, plusieurs étages loin de moi. La première fois que je t’ai pris dans les bras, assistée par le personnel médical, et qu’il n’y avait presque rien à porter. La première fois que tu goutais mon lait, par ta sonde nasogastrique. Ta première couche que j’ai changée, avec des gants dans la couveuse, en prenant garde de ne débrancher aucun fil.

Du jour de ta naissance, mon tout petit, je m’en souviens bien. C’est une histoire que je me raconte souvent. Mais j’ai beau la répéter, le sens n’y est pas. La suite, le pire, ce sont des bouts de souvenirs, comme les bribes d’un cauchemar. Je me souviens le matin, quand j’ai compris que tu ne serais pas là. La chaise roulante et les tuyaux partout, pour moi aussi, qui m’empêchaient d’être auprès de toi. Les larmes qui coulaient beaucoup. Le sang aussi. La douleur du ventre découpé, vide, des aiguilles qu’on me plantait dans les bras. Les bocaux dans lesquels il fallait pisser sans en mettre partout. Cette nuit là où la douleur est revenue, qu’on m’a redit que c’était dans ma tête alors que la prise de sang a montré que c’était dans mon foie.

Je me souviens du long parcours jusqu’à toi, des portes closes auxquelles il faut annoncer son nom. Des machines et des câbles sensés remplacer mon corps et qui me séparaient du tien. Des mots maladroits de certains soignants qui te voyaient dehors très vite alors que tu peinais à quitter des tuyaux-chaînes. Du jugement et des mots poignards de certains autres qui ont ajouté des larmes à mes pleurs. De mon envie de t’arracher à cet hôpital-prison, mon tout petit à moi. Du sentiment qu’ils me trouvaient si mauvaise mère pour te garder à moi. Moi qui n’avais pas su te protéger. Moi qui n’avait pas su te nourrir, ni dedans, ni dehors.

Je me souviens de ton grand frère, si petit, à peine un peu plus de deux ans. De ses larmes qui lui venaient aux yeux lorsque l’ascenseur montait vers cette nouvelle nounou, celle qu’on n’aimait pas, celle qui ne l’aimait pas. Le sanglot qui éclatait devant la porte d’entrée. Mes larmes à moi dans l’ascenseur qui redescendait. C’était lui ou toi, et moi physiquement j’y arrivais à peine. Ses crises, sa colère, couché sur la route, moi qui ne pouvais pas le porter. Tu sais, c’est à ce moment qu’il a perdu une bonne part de son insouciance d’enfant et de sa joie de vivre. A deux ans, c’est triste.

Alors voilà mon bébé, un an c’est bien, un an c’est grand. Un an, ça se fête. Aujourd’hui tout ça est loin. Aujourd’hui, tout le monde va bien. Aujourd’hui, je ne vais peut-être pas si bien que ça.

Parce que même si tout ça est derrière nous et que cela fait onze mois que tu es sorti de l’hôpital, ma gorge se serre toujours quand j’y repense. Et j’y repense. Parce que quand j’ai repris le travail, c’était bien trop tôt. Parce que j’ai eu envie de crier au monde entier que même si ça allait bien, c’était allé terriblement mal. Parce qu’à tes six mois, quand j’ai reçu le compte rendu de ton hospitalisation, mes yeux se sont embués en lisant qu’à ta naissance, ton état avait nécessité un transfert en réanimation néonatale. Parce que j’ai frémis à chaque page de ce bouquin écrit par une psychanalyste qui travaille dans le champ de la prématurité. Surtout quand elle évoque les progrès de la science et énonce qu’il y a quelques décennies encore, on mourrait de cette maladie des poumons immatures que tu avais. Parce que quand Pampers lance une toute petite couche et que tout le monde y va de son histoire de prématurité, mes mains tremblent en lisant leurs mots. Parce que quand j’en parle, ma voix s’étrangle toujours. Parce que quand j’écris, là maintenant, mon cœur est tout serré.

Parce qu’il faudra encore que tu fêtes beaucoup d’anniversaires pour que je guérisse de ta naissance.

 

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35 réflexions sur “Parce que ton anniversaire est aussi le souvenir d’un des pires moments de ma vie

  1. 😣😣😣😚
    N’ayant pas vécu ce genre de traumatisme, je n’ai pu que frémir à la lecture de tes articles il y a quelques mois, je frémis encore aujourd’hui sans trouver les mots (mais y’en a t’il?) pour te réconforter … le temps fera sont office …
    Joyeux anniversaire à ton sacré combattant 😚

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  2. 😣😣😣😚
    N’ayant pas vécu ce genre de traumatisme, je n’ai pu que frémir à la lecture de tes articles il y a quelques mois, je frémis encore aujourd’hui sans trouver les mots (mais y’en a t’il?) pour te réconforter … le temps fera sont oeuvre …
    En tout cas, joyeux anniversaire à ton sacré combattant 😙

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  3. J’ai lu ton billet hier soir, mais il m’a fallu un peu de distance pour te répondre, tant ton histoire me touche et me parle… J’ai aussi vécu un accouchement catastrophique, avec des conséquences encore aujourd’hui… Alors, si je n’ai pas le parcours du combattant qui suit les naissances prématurées car tout s’est bien terminé, les sentiments sont analogues, et ils sont tout aussi durs à digérer.. Je te souhaite de réussir à apaiser tout ça, à tourner un peu la page et à regarder devant toi…

    Bises et plein de réconfort

    Virginie

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    • Merci pour ton commentaire.
      Sur instagram, je suis une maman qui fêtais récemment l’anniv de son petit dernier en évoquant un accouchement catastrophique tout en culpabilisant un peu de ne pas retenir que le meilleur. C’est aussi pour ça que j’avais envie de parler de mon ressenti, de l’ambivalence qu’on peut parfois éprouver à ces anniversaires là qui nous rappelle aussi que toutes les naissances ne sont pas toujours les plus beaux jours de nos vies. Je crois que les premiers anniversaires sont assez symboliques en plus, combien d’articles autour des anniversaires sont l’occasion de ressortir les photos de naissances voire d’évoquer son accouchement (un peu comme on reparle de sa grossesse lorsque l’enfant à 9 mois).
      Je te souhaite aussi de digérer ton expérience.

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  4. Comme maman sur le fil je t’ai lue hier soir, j’ai senti ma gorge se serrer, alors je me suis dit que je commenterais plus tard. Evidemment, je comprends. J’ai mis deux ans à accepter la naissance de mon premier. Je ne sais pas encore combien de temps cela prendra pour le second. Ce qui reste le plus difficile pour moi, c’est cette rencontre qui n’a pas eue lieu. Ce visage couverts de fils que je n’ai pu voir que deux jours après. J’imagine que si ton fils avait aussi des problèmes respiratoires il devait avoir le même. Et puis je me dis que tu as eu double dose de malchance, avec ces problèmes de gardes qui se sont superposés pour ton aîné, cette équipe médicale pas du tout compatissante, cette reprise du travail stressante. J’espère que tu guériras ❤ .

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    • Oui la séparation m’a fait beaucoup de peine. Pour mon premier, la césarienne était déjà l’occasion d’un tout bref peau à peau pour cause de froideur dans le bloc. Néanmoins, deux ou trois heures plus tard, nous nous rencontrions enfin. Mais quand tu es dans une autre chambre, un autre service, que tes corps à corps dépendent des infirmières, que tu ne sais pas si tu as le droit de le toucher, de le débrancher, de le porter c’est dur. Ca rend le syndrome du ventre vide encore plus violent je trouve. Il n’est plus dans ton ventre, il n’est pas là, c’est tellement absurde. Et pourtant quand on y réfléchis, il n’y a pas si longtemps, les nouveaux nés étaient souvent séparés de leur mères à l’hôpital.

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  5. Je me souviens encore de ton article fleuve. Cet article qui m’avait pris au coeur. Ma colère contre les médecins qui avaient refusé de t’écouter. Cette phrase comme quoi tu étais saine et sauve grâce à un interne « trop zélé » (quel honte d’être capable de sortir une phrase de ce genre).
    Une fois encore j’ai pleuré en te lisant. Je suis heureuse de lire que tout va bien (Même si je te suis déjà sur instagram) pour ton bébé.
    Et j’espère que l’apaisement viendra vite pour que tu puisses profiter de tous les anniversaires à venir.

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  6. Je n’ai pas vécu de tel situation donc je ne peux qu’essayer de comprendre. Ton article m’a beaucoup touché, remué, ému… Je te souhaite de pouvoir digérer cette naissance dès que tu seras prête! Joyaux anniversaire à ton loulou et beaucoup de réconfort pour toi 🙂

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  7. C’est beau de voir quelqu’un d’autre mettre des mots sur sa propre histoire. Joyeux anniversaire petit bonhomme. Je n’ai pas encore fait le deuil de la naissance du Cadet et du Benjamin…3 mois en reaneonat. Ils vont avoir 2 ans et on a pas encore réussi à regarder les photos. On est encore dans le déni comme si tout Ca n’avait jamais existé. Mais l’anniversaire approche…

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    • C’est « drôle » mais en écrivant l’article, je me suis sentie le besoin de regarder les photos, celles qu’on prend avec le portable. Pour me rappeler le nombre de fil, les machines…on oublie quand même beaucoup certaines choses, d’autres restent vraiment gravées. Mais c’est tellement bizarre, presque faux, je comprends que vous n’y arriviez pas. Et en même temps, est-ce que c’est utile. Debout, vigoureux devant nous, se marrant ou hurlant, finalement elle est là la réalité, la vraie vie!

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  8. Ton texte m’a beaucoup remué… Quelle épreuve… L’anniversaire de mon grand ravive toujours aussi beaucoup de souvenirs douloureux. Il m’a fallu 18 mois avant d’y repenser en ayant accepté les choses, et chaque année qui passe me rappelle que j’ai failli y rester. C’est un sentiment pas toujours facile… mais qui s’estompe. Ce sont eux qui nous portent, nos petits qui grandissent, en dépit du début de l’histoire !

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    • Je comprends. Déjà avec le premier, tout à coup ma propre vie m’a semblé précieuse. Avant si je mourrai, tant pis. Là, il perdrait sa maman, c’était dramatique. Mais je n’étais jamais malade.
      Et tout à coup, avec ce deuxième, il m’arrive une complication grave, d’une façon imprévisible (on ne sait toujours pas pourquoi, avec les risques que ça implique pour une prochaine grossesse…). C’est le sentiment d’invulnérabilité qui est en jeu, ça n’arrive pas qu’aux autres.
      Et puis la trouille pour le petit. Quand c’est enfin passé, tu t’assois, tu respires et tu digères.
      Après c’est clair, ils grandissent,nous avec.

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  9. Bien sûr que tu n’es pas encore guérie, que ce chemin va prendre encore du temps, et c’est bien normal étant donné le traumatisme que cette naissance prématurée a causé à toute la famille…. 💔
    Tu ne parles pas beaucoup du papa, sûrement par pudeur comme moi-même je ne parle jamais de Mister F., mais j’espère qu’à vous deux, plus forts, plus solides, plus liés que jamais, vous remontera doucement la pente, afin que les prochains anniversaires soient de plus en plus doux 💜

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  10. Je pourrais laisser ce commentaire à chaque post qui traite de votre bébé prématuré… Je viens de passer par là (en fait j’y suis encore pour quelques années) et me reconnais dans chacun de vos mots.
    Moi aussi j’ai eu une pré-éclampsie compliquée d’un HEELP syndrome. A 32s + 2, je suis allée aux urgences un matin pour une douleur à l’estomac et au dos et 6 heures plus tard, on m’arrachait mon p’tit chat bien au chaud dans mon ventre. La veille j’étais au boulot et le lendemain, je dois gérer un flot d’informations et de stress sur la prématurité.
    Vos mots aident à apaiser mes maux :
    – le ventre vide (j’aurais aimé faire des photos de grossesse avec mon gros bidon, porter enfin tous ces beaux vêtements de grossesse, profiter de mon congé maternité, préparer une belle chambre, une valise pour la maternité, prendre mes cours d’accouchement…)
    – la césarienne d’urgence, subie comme en étant dans une autre pièce sans comprendre… et essayer de s’en remettre entre sonde urinaire, cicatrice douloureuse et tout et tout
    – l’enlèvement de mon fils loin de moi (mes 4 jours en réa « adulte » un enfer, sans le voir, le toucher…) heureusement la technologie des smartphones permet à papa de faire vivre ses peau à peau
    – la dure réalité d’un bébé né à 7 mois, qui ne pèse que 1360g, branché de partout; le parcours du combattant de la réa néonat puis les soins intensifs puis la nurserie puis la chambre mère/enfant. Les mots des médecins qui se veulent rassurants mais auxquels on en comprend rien. Les bip, les sondes, les fils… aaah ces fils, je les maudissais. Ces vêtements taille « poupon », cet allaitement qui n’a pas marché vu l’éloignement, l’épuisement.
    – l’inquiétude sur l’avenir de ce p’tit bout, les éventuelles séquelles, le calcul de l’age corrigé versus age réel, les questions et réflexions des gens (« il est quand même petit », « il prend assez? », « tu l’habilles en quelle taille? »…….)
    – le deuil qu’il faut faire : avoir une fille (comme vous après 2 garçons)

    3 mois après, tout semble rentrer dans l’ordre pour mon p’tit chat qui s’en sort plutôt bien avec ses 4.5kg, ses premiers sourires et sa bouille à croquer ; mais l’avenir est flou et pour la première fois de ma vie, j’ai envie que le temps passe vite pour voir son développement futur et être rassurée…

    Bref, en me relisant, je me rends compte que j’ai plus « vider mon sac » que saluer votre courage et votre talent d’écriture.
    je suis contente d’être tombée sur votre blog et lui suis désormais régulièrement.
    Merci encore et bonne continuation pour votre petite famille.

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    • Je réponds tard, question de timing et pourtant j’ai lu ton commentaire tout de suite. Et qu’est ce qu’il m’a touché. Déjà de venir partager ton vécu je trouve ça beaucoup. Ca fait du bien d’en parler à quelqu’un qui sait (même si on ne sait jamais et les histoires sont différentes), ça me fait du bien de ne pas être seule. Et puis ça me replonge dans ces débuts chaotiques (oh, de toutes façons j’y repense beaucoup). Je ne peux pas t’assurer qu’on oublie, presque deux ans après je me sens encore marqué. Mais pas mon fils, lui est tout bien comme il faut (enfin de toutes façons il aurai été tout bien comme il faut). J’espère que depuis ton commentaire les chiffres ont grimpés sur la balance (au début ça compte tellement)et que ton petit chat te prouve à quel point il est fort.

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  11. Pingback: Et tout à coup deux ans | Câlin & Risette

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