Mon bulldozer

Vingt et un mois. Les cheveux fins, blonds pâles et bouclés, angéliques. Le tempérament d’un démon. Hier soir encore son père me disait de lui : « Regarde comme il a les mâchoires serrées, il veut nous tuer! ». Oui, on a le sens de la mesure dans la famille. En vérité,il n’est pas rare qu’on se prenne une beigne, mais les gnons par contrariété sont aussi fréquents que ceux par affection. Oui, il a l’amour vache. Un coup de boule pour un je t’aime.


Il a cet âge terrible où la personnalité nait dans l’opposition avec le reste du monde. Là par exemple, il vient de se lever, arrive en trottinant et se cogne légèrement dans une chaise… je te raconte pas ce que la chaise s’est pris dans la gueule ensuite! Je me lève pour mettre un dessin animé à son frère, le petit grogne et s’allonge par terre en pleurant…. euh… sans doute est-il contre les écrans avant trois ans. Les crises jalonnent nos journées sans qu’on puisse réellement donner un sens à chaque fois. Il frappe, hurle et se jette à terre. Généralement j’ai juste le temps de tendre une basket pour lui éviter de se fracasser le crâne au sol (si je ne réussis pas, les cris redoublent). Bien sûr, le public ne l’arrête pas . L’autre jour au parc, c’est parce que j’avais refusé qu’il emmène son gâteau sur le toboggan, qu’il s’est roulé sous les regards compatissants (pour moi) des nounous. Au moins maintenant elles savent que quand on entend brailler de ma fenêtre, ce n’est pas parce que je bats mes enfants, juste parce que je leur dis non. La scène du biberon est un classique, il nous regarde le préparer en protestant bruyamment. Visiblement ça ne va pas assez vite. Lorsqu’on ajoute la poudre, c’est un drame et il se roule sur le carrelage. Mais une fois qu’on lui propose il le repousse fortement  et les décibels augmentent encore. Tous les matins. Tous les soirs.

« Maman » résonne en boucle dans la maison, sur le ton d’un petit dictateur. La paquet de céréales est trop loin « maman! », la tétine est par terre puisqu’il l’a jetée « maman! », son frère ne lui donne pas le jouet qu’il a en main « maman! ». Pourquoi déjà est-on fier qu’il prononce ce nom? D’ailleurs c’est officiel, dans son tout petit vocabulaire (mamannnn, papa, bateau, chien, Mickey et caca), il a désormais acquis le ‘non‘ qu’il psalmodie à longueur de journée.

Ma tornade est dans cette schizophrénie que tous les enfants traverse à chaque étape, besoin extrême d’autonomie et dépendance de nouveau né. Cela se traduit par un aller retour épuisant sur mes genoux. Il réclame que je le porte puis se tortille pour que je le lâche. Toute la journée. Parfois je me rappelle quand son frère avait le même âge, j’étais alors enceinte et nauséeuse. Je le trouvais pot de colle et il m’exaspérait au possible. Maintenant je sais que c’était le préambule du terrible two et pas une réaction à ma grossesse. Mais je me demande comment j’ai pu avoir envie d’un autre enfant à ce moment là…

Le niveau sonore est élevé. C’est fou parce qu’à l’hôpital, comme beaucoup de nouveaux nés, il gémissait tout doucement. Il a partagé la chambre avec un hurleur ( dont la famille était aussi très bruyante) alors je m’étais estimée chanceuse. Mais rapidement il a su s’exprimer et se faire comprendre. « Il hurle » rapportais-je à ma pédiatre, elle l’ausculte, il crie « Voyez! – Ah non, là il pleure juste normalement pour un bébé, et vous pouvez me croire, j’en ai vu beaucoup. »… N’empêche que son frère…oh eh, je compare si je veux, n’empêche que je crois qu’on a eu du bol avec son frère qui ne pleurait jamais au réveil, ne s’impatientait pas pour un biberon ou ne se plaignait d’un genou écorché.

C’est un bulldozer, un rouleau compresseur, un monster truck. Rien ne résiste à son passage, si ça coince, il pousse plus fort. Certains albums jeunesse en ont fait les frais, ils sont désormais en sécurité dans des cartons. Mais même le carton s’arrache. C’est un destructeur de masse, au revoir le château en bois, le garage, le camion… Il prend les caisses de jouets et les retourne avec fracas.Balance ce qui lui passe sous la main en cas de colère. On enlève les plus petits (qu’il mâchouille allégrement) et les plus fragiles. Le pauvre Putois voit son cheptel se réduire en peau de chagrin. Au revoir la plaque vitrocéramique, visiblement dire cent fois de ne pas toucher aux boutons n’a pas suffit, il l’a allumé alors qu’il y avait quelque chose dessus, la plaque a fondu, il y a un trou. On ne sait pas encore comment annoncer à la propriétaire qu’elle a gagné un nouveau four… Au revoir ma tasse préférée, un coup de boule arrière aura eu raison de toi. Et maintenant qu’il a compris le principe de l’escabeau, plus rien n’est en sécurité!

A ce stade du récit, la bienséance maternelle voudrait que je pondère mes propos avec le fameux ‘mais‘. Que je parle de ses bisous qui claquent, de ses imitations de rot qui me font marrer et de son cou qui sent encore un peu le bébé. Mais je ne suis pas d’humeur, je me suis fait hurler dessus dès mon réveil. Et ai-je vraiment besoin de préciser que je l’aime ‘quand même’? Celles qui savent, savent.

18 réflexions sur “Mon bulldozer

  1. Je compatis … dur, dur, d’avoir un bulldozer en deuxième (j’ai le droit de prier pour y échapper pour le troisième ⚘). J’espère que vous trouverez les incantations pour apaiser le terrible two 😥

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  2. Il a un avenir tout tracé dans le btp cet enfant ! 😂 C’est drôle parce que je retrouve dans ce portrait (qui m’a quand même bien fait rire 🙄) certains traits de caractère de ma Biscotte (qu’elle tient de son père cela va de soi…) qui déteste ne pas y arriver du premier coup et donc balance tout rageusement. Ou cette indécision qui fait que n’importe quelle option choisie entraîne des pleurs inconsolables parce qu’elle préférait l’autre en fait 😅 Bon courage ! 😘

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  3. Mais oui tu l’aime quand même. Et oui celles qui savent, savent. Pour ma première c’était plus atténué que ton bulldozer quand même. Je croise les doigts pour que ce soit pareil pour ma deuxième.

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    • Bon mais le deuxième est de toutes façons plus ‘expressif’ que le premier….quoique maintenant je me rappelle un premier couché au milieu du passage piéton alors que j’avais son petit frère dans une main et que je ne pouvais pas trop me mouvoir après ma césarienne…mouais mouais, des terribles!

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  4. Ah mais voilà l’article que j’aurais dû lire hier soir au moment où mes deux filles (dont aucune n’a deux ans, étrangement) pleuraient en simultané et que je tentais de pratiquer le « cri minuté » (traduction : tu lances un minuteur de 5 minutes et tu te planques le temps que les chiffres défilent ; et ensuite tu retournes dans l’arène). Je me serais sentie moins seule… Je compatis +++

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    • Non mais la crise des deux ans dure toute la vie, elle change de nom parfois, c’est tout.
      Par contre le bol dans ta technique minutée, si je tente de partir quand les miens hurlent , y a une chance sur deux qu’ils me suivent en hurlant de plus bel XD

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      • Ah bin oui c’est vrai, après le terrible two, y a l’impossible three, le formidable four, c’est sans fin…

        Tiens oui t’as raison elles sont restées dans leurs lits, j’avais pas vu le verre à moitié plein…

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  6. Je retrouve très exactement le portrait de mon troisième, que j’appelle souvent « mon petit bulldozer sentimental ». Il va avoir trois ans, et je peux te réconforter : courage, ça finit par se calmer 😉 mais avant il faut s’enquiller les hurlements, les roulades de désespoirs, les NOOOOOOOON et toutes les bêtises et prises de risque, petites moyennes ou grosses…

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