Son petit beguin

Cette laine, ça faisait un bail que je l’avais achetée. Un vert pâle, un peu aquatique ou un peu comme un lichen. Sirène s’appelait la couleur. C’était un fil ‘spécial layette‘. J’avais repéré un patron gratuit de brassière avec des petits chaussons assortis, en jaune pétant. Pour Bébé Putois, j’avais un peu raté le coche de la layette tricotée. J’avais testé un modèle de gilet avec une laine bas de gamme, juste pour savoir si j’en étais capable. J’avais mis une éternité à le fabriquer et avais manqué de matière, résultat, il était rouge, vert et jaune. Ça pouvait toujours faire une photo ridicule à ressortir le jour de son mariage. J’avais réitéré l’expérience avec un joli gris tout doux, j’avais ajouté du turquoise et des bouton avec des camions. Et puis je l’ai passé en machine et il est devenu tout feutré et tout petit.

Cette fois, j’avais pas envie de me louper. Je m’y suis prise très en avance, à peine enceinte. Je ne voulais pas me priver de ça avant d’être sure que le bébé tienne, avant les fameux trois mois Cette fois, j’avais envie de me projeter et de ne pas me faire des angoisses sur tout ce qui pourrait se passer. J’avais choisi du jaune, j’avais envie d’un jaune qui pète. Le jaune c’est unisexe, c’est parfait quand on ne connais pas encore le sexe du bébé, et que de toute façon on n’a pas envie de le savoir à l’avance. Mais les laines pour bébé ont rarement des couleurs tranchées et il n’y avait pas plus de jaune. Alors j’ai pris du vert. Un vert tendre pour mon bébé qui arriverait juste avant le printemps. Ma mère a payé, on a pris des aiguilles circulaires en bambou, ma grande passion. La dame du magasin avait même des photocopies du patron gratuit. Un reste d’une campagne destinée au tricot pour les prématurés, c’est vrai qu’ils proposaient la taille tout petit.

J’ai débuté le modèle en trois mois. Enfin j’ai d’abord commencé par les chaussons. C’était l’été. On était chez ma mère. J’étais en début de grossesse mais je les avais prévenu. Pour justifier ma mauvaise humeur ou alors le fait que je ne boive pas d’alcool. Oui, tout le monde me grille toujours dès que je refuse un verre, à croire que je suis portée sur la bibine. Il faisait chaud et tout m’était rendu insupportable par la fatigue et les nausées persistantes. Petit Putois vivait son terrible two. Ensuite on est rentré. La vie a continué et la grossesse aussi. Ma petite layette entamée est restée dans le fond de son sachet.

Plus la grossesse avançait et plus c’était dur. Je fantasmais sur mon congé prénatal où je m’imaginais tricotant sur mon canapé avec un thé fumant. Je me voyais prendre enfin du temps pour préparer l’arrivée du bébé, lui créer un petit nid. Et puis la vie est parfois bien couillonne  alors elle m’a prise de cour. Je me demande si quand même, je n’avais pas demandé au papa de m’apporter le sachet de laine à la maternité, en tout cas je n’y ai pas touché.

Je suis rentrée à la maison. Toute seule. Le bébé était petit, bien trop petit. Il ne porterait la taille trois mois que quand les jours seraient bien trop chaud pour mettre un gilet. J’ai tout détricoté et recommencé en un mois. Et puis le bébé est rentré à son tour. Je faisais quelques rangs par ci, par là. J’ai fait quelques ouvrages d’une seule pièce, bien plus simples pour mon cerveau de jeune maman épuisée. J’avais eu ma dose de tricot, j’ai refermé le sachet. Bébé a grandit.

Il y a eu un autre tourbillon, un an presque solo, un papa loin, des enfants malades et des grèves. Un marathon en apnée. Et puis le calme après la tempête. Moi sans boulot et loin des miens. Deux heures par jour, pendant la sieste, un moment pour moi. Bien sûr il y a eu les cartons à vider, les papiers à remplir et la maison à ranger. Et l’envie d’avoir des aiguilles au bout des doigts m’a retoquée. Avec cette fois, un projet pour moi. Pour moi. Puis le vent froid, un bonnet qui glisse et un autre qui avait rétréci au lavage (non, je n’apprends pas de mes erreurs) m’ont fait ressortir cette laine Sirène. J’ai œuvré des heures, me levant le matin avec l’envie d’avancer. Maille par maille j’ai tricoté son petit béguin, rang par rang j’ai réparé cette naissance tourmentée, noppe par noppe j’ai mis du baume sur mon deuil de congé prénatal.

L’enfant est coiffé, la boucle est bouclé. (Enfin presque parce que maintenant son frère veut l’écharpe assortie).

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