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Aime-t-on autant son deuxième enfant?

Lorsque mon premier fils est né, j’ai mis du temps à l’aimer. Le temps qu’on s’apprivoise. Je savais que je n’aurais pas le coup de foudre, que cet accouchement ne serait pas le plus beau jour de ma vie et qu’il nous faudrait du temps. J’ai été mère rapidement, il m’a fallu quelques semaines pour devenir maman. Pour moi, la mère est celle qui nourrit, protège contre les dangers, veille à la satisfaction des besoins primaires. La maman est celle qui câline, qui lit des histoires, fait la folle et donne du chocolat. La maman, c’est celle qui aime. Être mère, c’est l’instinct maternel, c’est animal. Être maman, c’est humain. Lire la suite

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De savoir si mon enfant m’aime (autant que moi) et s’il va me détester (un jour)

L’amour d’une mère est l’amour ultime. Je n’y aurai pas cru avant. Je ne comprenais pas ces femmes qui négligent leur amant pour n’être que maman. J’avais vu Titanic et écouté la bande originale en boucle, je connaissais bien la passion. J’ai eu le cœur brisé quelques fois, je me rendais compte de l’intensité du sentiment amoureux. Pourtant j’aurai mieux fait de lire Harry Potter. Ce petit garçon ne doit sa survie que grâce à l’amour maternel. Un pouvoir si puissant qu’il fait passer Celui-Qui-Est-Si-Vilain-Et-Malfaisant-Qu’on-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Son-Nom-Trois-Fois-Devant-Un-Miroir pour un lapin crétin.

L’amour que je ressens pour mon fils est si fort que s’il y avait le feu à la maison et que je ne puisse emporter qu’un seul des deux, je prendrais Petit Putois sous le bras et laisserais rôtir Papa Breizh (il faut avouer aussi que Putois est bien plus léger et que les jambes de Papa Breizh savent descendre les escaliers, reposez moi la question dans cinquante ans, j’aurai peut-être changé d’avis …). J’attends que Papa Breizh fasse exactement le même choix. Cet amour a mis du temps à se construire mais je n’arrive même pas à me souvenir comment la vie était avant. C’est un ressenti profond. Il fait partie de chacune des cellules de mon corps. Il est animal. Et humain. Il réchauffe le cœur et l’âme. Il suffit que je pense à mon Petit Chat et le bonheur m’inonde. Il serre la gorge aussi car il est couplé à l’angoisse. Mais il protège, il est grand, il s’étend comme une large couverture en alpaga un dimanche enneigée. Bien sûr, il est moins passionné que le sentiment entre un homme et une femme. Mais il ne s’éteint pas et ne le fera jamais. Ni la trahison, n la routine ne l’épuise. On ne se demande jamais si on aime, on aime.

Pourtant parfois je crois que ça va encore changer. Je me demande si ma mère m’aimait comme ça. En tout cas il me semble que ce n’est plus le cas aujourd’hui (heureusement d’ailleurs). Peut-être parce que j’ai grandi et que d’autres gens m’aiment. Je n’ai plus autant besoin de protection, je peux combattre Voldemort toute seule. Peut-être aussi que l’amour évolue pour permettre de se séparer. On ne vit plus si chaque jour loin de son enfant est une torture. C’est de circonstance quand l’enfant à un an mais c’est destructeur quand il a la trentaine.

Parfois aussi je me demande si ma Petite Grenouille m’aime. Je sais bien qu’une maman représente tout pour un bébé, mais est-ce vraiment de l’amour? N’est-ce pas purement intéressé? Mon fils parait tellement heureux tout le temps et avec tout le monde que je me demande s’il a besoin de moi. Une fois en confiance, je peux le laisser au milieu d’inconnus sans qu’il ait un regard pour moi. Même si ma mère m’a fait remarquer que même s’il paraissait à l’aise, il n’y avait que contre ses parents qu’il se lovait en prenant son pouce. Oui mais, est-ce que je lui manque quand je pars? Il se sent bien chez la nounou, tant mieux mais … Quand Papa Breizh s’en va en déplacement, le Petit Poulet ne semble pas affecté. Et si moi je partais? Parfois je m’interroge sur ses sentiments et parfois je sais. Il me le dit dans ses yeux. Je le serre, je le bouffe, je le renifle. Il m’escalade, il me mord et se blottit.

J’en profite et j’en abuse de ces câlins là. Tant qu’il est bébé, tant que je ne lui fait pas honte, tant qu’il n’a pas de petite sœur. Je sais qu’un jour il voudra se marier avec moi et que le surlendemain déjà il faudra que je l’attende dans la voiture deux rues plus loin. Je réfléchis. J’aime ma mère mais elle n’est pas tout pour moi (heureusement d’ailleurs). Mais je l’ai détestée aussi. Je lui en ai fait bavé quelques fois. Je lui en veux encore de temps en temps. Il y a des choses que j’ai réalisées en devenant mère moi-même. Il y a aussi des choses que je ne veux pas reproduire dans mon éducation. Cela signifie que ma mère a eu beau faire tout son possible, ça n’était pas assez bien. (Le résultat n’est pas mal quand même). C’est l’histoire de la mère suffisamment bonne et de toute la frustration que ça engendre pour les perfectionnistes que nous sommes toutes (car nous voulons le meilleur pour nos enfants sauf peut-être Chat-Mille). Il est certain qu’en étant parfaite, nos enfants n’auraient aucune raison de quitter le nid. Et si c’était ce que je voulais …

Une autre peur me taraude : je n’aime pas mon père. J’ai mes raisons bien sûr. Pourtant je sais qu’il a fait de son mieux (paraitrait que ça serait la faute à sa mère). Évidement je ne referai pas les mêmes erreurs que lui. Mais si j’en faisais d’autres? Sans en avoir conscience. Peut être même en essayant de mieux faire, comme ces gamins qu’on ‘pourri-gâte’ parce qu’on a été mal-aimé. Et si mon fils ne m’aimait pas plus tard? Bien sûr je comprendrais qu’il m’en veuille parfois, qu’il se sente embarrassé par sa vieille mère devant ses camarades ou qu’il me préfère d’autres femmes. Je voudrais juste que de temps en temps le dimanche, il passe me voir à la maison de retraite, qu’il pousse mon fauteuil jusqu’au petit parc pour que je prenne un peu le soleil. Après, quand il sera parti, je dirai bien fièrement aux autres pensionnaires : « le plus merveilleux, c’est mon fils!« .

Calin&RisetteSavoirSiMonEnfantMAime

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D’être mère et de devenir maman

Je n’ai pas aimé être enceinte. En psychanalyse, la découverte de la différence des sexes est très éprouvant pour la petite fille. Elle constate que l’homme a un pénis qui est considéré comme un attribut de puissance (le phallus). Elle constate aussi qu’elle n’en a pas et se sent donc incomplète. La grossesse est censée remettre les pendules à l’heure et faire que la femme se sent enfin entière et puissante. Je schématise un peu mais l’idée est là. Quand j’étais enceinte, je n’ai ressenti aucun épanouissement, aucune complétude, tout juste des ballonnements parfois. Je n’ai pas détesté non plus. Disons que j’ai trouvé ça contraignant. Déjà parce qu’on a plus le droit de boire de la bière et de manger du saucisson. Ensuite parce que je n’ai passé qu’une nuit complète en neuf mois (et je vous dis pas après) : parce que je dors sur le ventre et que c’est impossible avec des seins douloureux d’abord et un gros ventre ensuite, à cause des nausées puis des remontées acides, à cause du mal de dos, parce que j’avais trop chaud, à cause des cauchemars, parce qu’il fallait se lever tout le temps pour faire pipi, à causes des angoisses… Je trouve qu’une femme enceinte est belle, mais chez moi le ventre est devenu très rond qu’à la toute fin. Avant j’avais juste l’air enrobé. Et puis parce que ça fait sacrément mal! Aux seins, au ventre, au dos et aux côtes!

Quand on m’a posé le petit dessus, je me souviens que ma première pensée était que je le trouvais beau, ce qui m’a presque étonnée. Ensuite je me suis demandé ce que je devais en faire. On m’a dit de lui faire un bisou avant qu’ils l’emmènent. Alors je lui ai fait un bisou, parce qu’ils me l’ont dit. Ma gynéco m’avait raconté qu’avant sa première grossesse, elle se demandait comment elle allait réagir à l’accouchement, elle qui avait vu tant de nouveaux nés. « Mais quand on vous le pose dessus et que c’est le vôtre, c’est pas du tout la même chose » m’affirmait-elle. Personnellement je pense que si on m’avait déposé un cageot de gambas dessus, j’aurais réagi pareil. Ça ne m’inquiétais pas plus que ça. J’avais vécu ma grossesse avec beaucoup de détachement émotionnel, je ne m’attendais pas à un coup de foudre à l’accouchement. Pendant qu’ils me rafistolaient, j’ai souhaité qu’ils ne me le ramènent pas trop vite. Je me sentais si mal, j’ai eu besoin de dormir un peu. Je ne me souviens même pas de la première mise au sein. Je me souviens qu’il ne voulait pas manger à la deuxième et que l’auxiliaire de puériculture a tenté de le nourrir à la pipette. Ah comme je l’ai détesté cette jeune blondinette qui faisait des areuh à MON bébé. Il n’a rien mangé et bizarrement ça me rendait contente. La première nuit une merveilleuse infirmière venait m’apporter le petit dès qu’elle l’entendait. Elle me l’a mis souvent dans les bras et elle m’a aidé à commencer à tisser le lien. Le reste du séjour à la maternité j’ai très peu dormi. Pas parce que le petit pleurait mais parce qu’il existait et qu’il fallait donc que je sois attentive à tout ce qui l’entourait. J’étais dans un état d’hypervigilance. La nuit je dormais assise avec le bébé dans les bras. Je me reposais le jour quand Papa Breizh était là.

Les premières semaines ont été horribles. J’étais dans une espèce de sidération permanente mélangée à une angoisse omniprésente et une fatigue extrême. Tout était mécanique mais je faisais tout. Il y avait une sorte de lourdeur immuable, j’étais la mère, il fallait que je m’en occupe. Les gens me demandaient « pourquoi il pleure? ». Je ne savais pas. « Mais tu dois le savoir, les mères sentent ces choses là« . Connerie! Ces histoires de se faire confiance me culpabilisaient encore plus. Je n’avais aucune idée de ce que pouvait bien vouloir mon bébé. Et c’est tout aussi absurde de faire confiance à son bébé, il n’est pas mieux lotit que vous pour savoir ce qui cloche. Il sait qu’il y a un truc qui va pas mais de là à savoir si c’est la faim, la fatigue ou une étiquette qui le gratte, il ne l’apprendra qu’avec l’expérience.

Mais je ne suis pas d’accord avec Mme Badinter et je pense que l’instinct maternel existe. L’instinct maternel n’est pas savoir ce que votre enfant veut mieux que tout autre, ça c’est de la divination. L’instinct maternel est ce qui explique que je n’ai pas jeté mon fils par la fenêtre, que j’ai arrêté la bière et le saucisson, que je me suis levée chaque nuit et encore et encore.(C’est aussi ce qui explique que l’espèce humaine soit toujours en vie malgré les douleurs de l’allaitement et les pleurs du soir). Pas parce que je le voulais, pas par amour mais parce que c’était comme ça, parce qu’il le fallait. Et ça a commencé à aller mieux quand j’ai arrêté de résister, quand j’ai accepté de sacrifier mon corps et mes besoins (faim et sommeil) pour me dévouer au nourrisson.

Les gens qui portaient Bébé Putois me le rendait dès qu’il chouinait un peu m’affirmant qu’il voulait sa maman. Je trouvais ça bête car je ne sentais pas de différence entre la façon dont il réagissait avec moi ou avec les autres. Qu’est-ce que ça m’énervait quand, épuisée de m’en être occupé toute la journée, je refilais le bébé à Papa Breizh et qu’il n’arrivait pas à faire cesser les pleurs. C’est pourtant pas compliqué, il suffit de le tenir droit, de se promener et de chanter des chansons. Et ça m’horripilait encore plus quand il me poursuivait avec le braillard dans la cuisine où je m’étais réfugiée prétextant de la vaisselle à faire. « Ta présence le calme » arguait Papa Breizh à cours de solution. Et ça m’ulcérait, mais c’était vrai. Et quand on avait fait le tour de tout l’appartement douze fois, c’était encore moi seule qui pouvait l’apaiser grâce à mes mamelons magiques. L’allaitement est à la fois aliénant et bien pratique.

Et puis Putois a commencé à grandir et à s’ouvrir au monde. Il faisait de vrais sourires et babillait tout doucement. Le matin quand j’allais le chercher, il se calmait tout de suite et j’avais même le droit à des esquisses de sourires. Papa Breizh jamais (il n’avait qu’à le laisser téter aussi!). Et c’est quelque part au milieu de tout ça, entre mes résistances qui lâchent et les premiers sourires du matin, que j’ai commencé à l’aimer. Quand on n’était plus juste dans l’animalité mais dans l’humanité. Alors,entre les câlins et les risettes, les émotions se sont immiscés. Petit à petit s’est construit un amour que je n’aurais pas imaginé possible. Je me souviens d’avoir été déçue au départ en me disant « c’est ça être mère« . Je pensais que j’aurai besoin de bien d’autres accomplissements pour être satisfaite de ma vie. Et pourtant aujourd’hui, s’il n’y avait qu’une seule chose à garder, ça serait ça.

Aujourd’hui j’aime mon fils de tout mon cœur et de tout mon corps. Il me manque même parfois lorsqu’il dort. Je fond quand il sourit alors que je lui chuchote des douceurs dans l’oreille. Papa Breizh et moi nous battons pour le premier sourire du matin et le dernier du soir. Il me disait encore il y a quelques jours « Il est de plus en plus beau notre fils. On l’aime de plus en plus.« . Lui non plus n’a pas résisté et est tombé amoureux.
Aujourd’hui je suis une maman. Je suis sa maman.

Calin&RisetteDEtreMereEtDevenir