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Souffrir en silence

On ne sait pas ce qu’il se passe derrière les murs. On peut entendre mes cris parfois. Les siens souvent. Mais on ne devine pas nos vies, tout juste on imagine.

Dans notre famille, chacun vit au rythme de ses humeurs à lui. Chacun de nous, je le sais bien, tremble dès qu’il sent monter la colère. Surement que lui aussi, après tout, il ne peut sans doute pas  contrôler ses émotions. Ce n’est pas vraiment de sa faute. Pourtant, on essaie de tout faire pour qu’aucune tempête ne se déclenche. Mais parfois il y a le mot de travers, l’objet qui n’est pas au bon endroit. Parfois je ne sais même pas pourquoi il explose.

A chaque réveil, je me demande de quel pied il s’est levé et j’angoisse. La journée entière en pâtira peut-être. S’il répond par un cri à mon bonjour souriant, je sais qu’il faudra faire profil bas et prendre sur soi. Éviter les contrariétés pour éviter l’orage. Mais même quand l’humeur est bonne, le quotidien est long. J’ai l’impression qu’il me traite comme un objet à son service. Je dois tout le temps accéder à ses demandes qui sont forcément urgentes, forcément plus importantes que ce que je suis en train de faire. Me plier en quatre pour lui faire plaisir. Il décide de l’heure du repas et du menu, s’énerve parce que l’eau des pâtes met trop de temps à bouillir. Le soir je ressens la tension dans mon cou, le poids sur mes épaules. Un stress permanent du faux pas qui nous empoisonne la vie.

C’est un tyran domestique. Il veut tout le temps savoir où je suis, ce que je fais. Il est en permanence sur mon dos. J’ai presque l’impression de devoir lui demander son autorisation pour aller aux toilettes alors je n’imagine même pas pour regarder un film tranquillement. C’est comme si je lui appartenais. Il est jaloux si je porte un peu d’attention à un autre que lui, même dans notre propre famille. Il veut disposer de mon corps comme il le souhaite. Si je dis non, c’est le drame. Il y a les cris, souvent. Les larmes parfois. Et les objets qui volent et se brisent au sol. Je suis devenue la reine du scotch et de la colle. Et parfois il y a les coups. Il ne le fait pas vraiment exprès, la colère est trop forte, et ça déborde. Des coups de pieds, de poings, de tête. Des bleus au corps, des bleus au cœur.

Pourtant on fait beaucoup pour le contenter, pour ne pas l’énerver. Mais quand il explose, je me demande ce que j’ai mal fait. Je ne trouve pas toujours. Mais je sais que c’est sans doute ma faute. Après tout, il n’a pas eu un passé facile. Et puis ça a déjà été pire, je sais qu’il fait des efforts. Il y a un temps où même mes besoins physiologiques de base passaient au second plan.

J’ai pourtant laissé de nombreuses choses de côte pour lui. Mais on ne parle pas de sacrifice quand c’est par amour. Mes loisirs, mon travail, mon corps. Alors parfois j’étouffe.  J’ai comme une envie folle de me casser au bout du monde. Parfois j’explose aussi, ses tornades viennent nourrir mes ouragans. Je m’en veux. Je dois prendre sur moi bien sûr. Après tout, ce n’est pas vraiment sa faute, il ne peut pas se contrôler. Et puis quand on aime on supporte.

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Mon tire-allaitement

J’allaite comme j’accouche, en trichant. J’ai l’impression de choisir la facilité, l’artificiel. Ce n’est pas naturel, je me sens un peu moins mère car j’ai l’impression d’être assistée. Et pourtant c’est loin d’être facile, ni la césarienne, ni le tire-allaitement. Sous d’autres latitudes ou à un autre siècle, nous n’aurions peut-être pas survécu à mon premier accouchement et il est presque certain que nous serions morts lors de la deuxième grossesse. Voilà, je dis ça juste pour balayer un peu ma culpabilité, ménage de printemps.

Pour mon deuxième bébé, né trop jeune et trop petit, c’est avec des bouts de plastique que j’ai initié ma lactation. Il était loin de moi et surtout incapable de manger seul, on n’avait pas tellement le choix. Drôle de début pour un allaitement, le tête à tête avec une machine (enfin plutôt le téton à téterelle). Lire la suite

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De l’autre femme

Quand je le retrouve le soir et que je l’embrasse, je sens sur sa peau l’odeur de l’autre femme. Mon cœur se serre un peu en attendant que le bain la fasse disparaître. Je sais bien que tout est de ma faute. C’est moi qui l’ai poussé dans ses bras. Parce que je n’étais pas présente. Parce que j’ai fait des choix pour moi. Pour lui aussi, mais pour plus tard. Parfois je pense qu’elle le câline, qu’elle le console et qu’elle le fait rire pendant que je passe mon si précieux temps à sourire à des gens tellement moins important que lui.

Malgré tout, j’ai pris la bonne décision … je crois. Il est tellement plus raisonnable d’aller travailler, tellement plus adulte. J’ai choisi avec soin cette autre femme qui le nourrit, le fait dormir et le fait grandir. Elle a tout ce qu’il faut tout en ayant moins que moi. Elle sait rester la deuxième tout en étant la première dans son emploi du temps. Bien sûr que je souhaite que mon Petit Putois soit le plus heureux possible. Je veux qu’il l’aime et qu’elle l’aime. J’en crèverai qu’elle n’aime pas cet être si précieux mais j’en crève de jalousie qu’ils s’aiment.

Parfois je demande à Papa Breizh s’il ne la trouve pas bizarre. S’il n’a pas l’impression qu’il y a comme une gène entre nous. Il me répond que c’est sûrement parce que je suis la mère. Avec lui point de malaise. Des histoires de bonnes femmes en somme.

Parfois je lui en veux à cette autre. Parce qu’elle lui a fait goûter des courgettes pendant la diversification. Toutes les premières fois de mon bébé m’appartiennent! D’ailleurs nous avons bien expliqué au Putois qu’il devait réserver ses premiers pas pour le foyer familial. J’ai autorisé la Nounou à le pousser par terre si elle sentait qu’il était sur le point de le faire. Parfois nous différons sur certains points d’éducation, mais toujours des détails. Ce que j’ai plus de mal à digérer est la réflexion qu’elle a pu avoir quand la question du travail à  temps plein se posait pour moi. Elle m’a dit qu’elle pouvait garder Putois tous les jours, que j’étais libre de mes choix et que je pouvais y aller si c’était important pour ma carrière. Mais elle m’a aussi confié qu’elle n’aurait jamais pu travailler quand ses enfants étaient petits et qu’elle avait décidé de rester à la maison. Ça n’était pas un jugement de sa part. C’est un jugement de moi sur moi. C’est la culpabilité de la mère qui travaille pendant qu’une autre élève son enfant.

Mais je m’en fiche parce que demain c’est le weekend et j’aurai mon bébé pour moi toute seule (et un peu pour son papa aussi).

Calin&RisetteAutreFemme