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Mon bébé, ce tube digestif hurlant

Il faut que je l’écrive noir sur blanc, comme les cernes sur le visage pâle des jeunes parents. Je me connais, si je ne le fais pas, je vais encore oublier. Ça m’a fait le coup pour la grossesse. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir dit et redit que je n’aimais pas être en cloque, et pourtant, dès le marmot pondu je choppe la nostalgie du bidon rond. Là il faut que je révèle toute la vérité pour frapper fort sinon dans quelques mois, je vais me retrouver à errer dans les rayons layette en songeant au troisième. Je dois profiter de mon état d’épuisement avancé. La fatigue rend clairvoyant, plus de filtre, de barrière sociale, juste l’animalité et le réalité. Sitôt la nuit complète arrive que l’oubli efface tout. La fatigue est à nos trente ans ce que l’alcool est à nos vingt ans. Lire la suite

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D’être toujours fatiguée et de ne jamais avoir le temps

L’autre jour au travail, un collègue se plaignait d’insomnies récurrentes. cela avait commencé, témoignait-il, il y a plusieurs années quand il avait dû parfois travailler de nuit. Un autre, plus jeune, lui rétorquait que pour sa part, les problèmes de sommeil avaient débuté quand il était devenu père. Plus moyen de faire de grasse matinée! Et sans même parler des nuits hachées. Je ne pouvais que compatir.
Des gens qui se plaignent de fatigue, j’en croise beaucoup. Parce qu’ils sont malades, parce qu’ils ont guinché toute la nuit ou encore qu’ils travaillent beaucoup. J’ai plus ou moins de compassion pour eux. Je me souviens avoir été invitée à déjeuner chez des amis lorsque Bébé Putois était tout petit. Une de nos première sortie (hors pédiatre, ostéopathe, PMI, radiologue…). Nos hôtes : un couple avec deux enfants, quatre et un an. Invités également : un autre couple. L’homme de cet autre couple se plaignait ardemment de fatigue. La veille, ils s’étaient couchés à deux – trois heures du matin. Il était si épuisé qu’il a fait une sieste après le repas! Et nous alors? Couchés vers minuit après avoir tenté de calmer Putois pendant deux heures au mieux, quatre au pire (chez lui les pleurs du soir étaient des pleurs du milieu de la nuit). Levés une ou deux fois pour le nourrir, devoir se rendormir. Réveillés plus tôt pour être opérationnels à midi (alors que d’habitude nous profitions du matin pour dormir). Et nos hôtes alors? Deux bambins, un repas à élaborer et surement un petit coup de ménage de dernière minute.

Quand on a des enfants, on ne se pose plus toutes ces questions. Plus le temps de se regarder le nombril. On fait, c’est tout! L’autre jour, météo caniculaire, je rentre du boulot et saute du train bondé au tram bondé. Avec l’été, les transports trainent. Je file chez la nounou en marchant aussi vite que mes chaussures me le permettent. J’embarque Putois, le cale contre ma hanche et essaye d’installer la poussette de l’autre. Sur le chemin, je lutte avec le soleil pour qu’il ne l’ait pas dans les yeux. Je fonce afin qu’il ait le moins chaud possible. On rentre. Je monte Putois et sa nacelle, il fait plus frais dans l’appartement. Je redescend chercher le socle de la poussette. « Maman arrive! » Je le libère et le pose dans le transat avec quelques jouets. J’enlève mes chaussures et me lave les mains (après les transports en communs, ça vaut mieux). « Maman arrive! » Je lui prépare un verre d’eau. Ça le fait marrer. Il se gargarise et recrache tout. Il n’aime pas boire de l’eau mais il aime bien jouer avec. Ça me rassure quand même un peu, je me dis qu’il en avale surement quelques gouttes au passage. Vu à quel point j’ai soif, il doit ressentir la même chose. Je le pose sur le tapis d’éveil . Je vais voir les animaux (chat et lapin) pour leur remettre de l’eau. « Maman arrive! » Je bois une gorgée au robinet en vitesse. Après on joue, on se baigne, il y a le biberon et enfin le coucher et son rituel. Puis il faut que je me lave parce qu’après tout il faut bien l’avouer, cette course m’a faite transpirer. Ensuite je fais à manger et je me pose. Pff, soulagement. Mais repos de courte durée car il faut vite aller dormir car demain on recommence. Je n’ai même pas le temps de me poser des questions existentielles, je suis crevée, je m’endors. Avant, ah avant … je serai rentré en trainant des pieds et maudissant la météo. Saloperie de réchauffement climatique va! Peut-être aurais-je eu la force d’aller jusqu’au frigo chercher une boisson fraiche avant de m’affaler sur le canapé en attendant des températures plus clémentes.

Car avoir un enfant c’est crevant. Avoir un enfant c’est chronophage. (Et je n’imagine même pas en avoir deux!) Et encore, Putois est facile à vivre. Il fait ses nuits et fait de bonnes siestes. Quand il se réveille le matin, il attend sagement qu’on vienne le chercher. Je ne sais d’ailleurs pas combien de temps il patiente. Si on le cherche à 9h30, il est réveillé. A 8h30 aussi. 7h 30 pareil. A 6h30, il dort encore. A culpabiliser quand on se retourne dans son lit en espérant se rendormir, alors qu’il est 8h. Si ça se trouve, il attend surement seul dans son petit lit. En même temps s’il n’appelle pas … Mais même un bébé parfait est crevant parce que vous êtes responsable d’un autre être humain tout le temps, tout le temps, tout le temps . (Un peu moins quand il est chez nounou, mais c’est qu’alors je travaille et travailler c’est crevant!)
Alors je suis crevée et je n’ai le temps de rien. Mais en même temps, je n’ai jamais fait autant de choses de ma vie. Je suis fatiguée mais je n’y pense que quand je vais au lit. Finalement je ne me suis jamais sentie aussi vivante. Et quand j’ai un peu de temps libre, je ne sais même pas quoi en faire alors je vais le regarder dormir.

Calin&RisetteFatigue