Des dernières fois

J’ai regardé au fond du bac à linge sale pour voir si je pouvais lancer une machine. Papa Breizh avait lavé le noir hier, ça m’avait agacé. J’avais prévu de le faire aujourd’hui. Oui je sais, c’est dégueulasse. On leur reproche de ne rien faire à la maison et dès qu’il font quelque chose, on les critique. Mais vous verriez la façon dont il remplit le lave vaisselle! Pourtant, ça n’est pas compliqué. Tout ce que je lui demande, c’est de faire exactement comme moi. J’ai déniché de quoi remplir la machine et j’ai lancé la machine. C’était important, c’était la dernière machine.

Le lendemain devait arriver la remplaçante. La version familiale avec une plus grosse capacité. Le modèle plus jeune, plein de technologie et de boutons qui bipent. Celle avec l’option séchante pour que notre chambre ne rappelle plus la forêt équatoriale avec les chaussettes qui pendent comme des lianes et le climat humide. J’avais mis du temps à me décider. J’y pensais déjà à Noël dernier. Mais les lave-linges séchants ont mauvaise réputation et sont chers. Il faut ajouter que notre bonne veille machine tenait la route. Bien sur, elle tremblait pas mal et avait quelques fuites, mais comme tous les vieux.

Pour tout vous avouer, ce n’était pas notre machine, ce n’était même pas la mienne. Mon ancien petit ami l’avait achetée lorsque nous nous étions installés ensemble, il y a treize ans. Cet appareil électroménager signait mon indépendance m’épargnant un retour hebdomadaire au foyer parental pour laver mon linge sale en famille. J’ai eu le droit de la récupérer lors de notre séparation, il n’en avait plus l’usage. Je lui ai laissé les grands verres à eau noirs et argentés, ceux que j’avais achetés uniquement car ils lui plaisaient.

Les lendemain, deux bonshommes ont livré le monstre. Elle paraissait tellement énorme, presque déplacée dans notre petite salle de bain. L’excitation de la nouveauté n’a pas réussi à faire passer le goût amer d’avoir mis la vieille dame au rebut. J’ai fermé la porte et je suis allée digérer ailleurs.

J’ai pensé à mon fils. J’ai pensé à toutes ces premières fois qui laissent dans leur sillage des dernières fois qu’on néglige. Je me souviens sans peine de l’impatience des derniers jours de grossesse. De l’envie de rencontrer enfin ce bébé tant attendu. La fébrilité de la libération corporelle liée cette imposante cohabitation qui m’empêchait de manger, de dormir, de bouger et de respirer. Je me rappelle de la première fois où on a posé mon fils sur moi. Mais je ne me souviens pas du dernier coup de pied qui a imprimé son mouvement dans mon ventre, ni du dernier hoquet qui a bercé mon souffle. J’en ai pleuré de ce bébé crampon qui ne s’endormait que collé à moi et hurlait dès qu’on le posait dans son lit. Mais mes bras ont oublié la toute dernière fois où le tout petit s’est assoupi au creux de moi. Je pense aux cuillères de purées qui éloignent du sein. L’allaitement est une aliénation. L’enfant ne dépend que d’une seule chose pour se nourrir, et donc vivre, votre corps. Le tire lait est un leurre de liberté. Mais c’était quand l’ultime moment où j’ai senti sa bouche sur mon sein se gorger de mon lait? Je les espère, les encourage et les applaudis ces pas vers l’autonomie. Tous ces pas qui le sépare un peu de moi. C’est juste que trop souvent, j’oublie de savourer les dernières fois.

Le soir, en rentrant, Papa Breizh a trouvé le cube de tôle bien imposant. Il a évoqué l’ancienne machine à laver avec regret : « Je suis un peu triste tu sais. Je n’ai même pas pu lui dire au revoir.« .

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12 réflexions sur “Des dernières fois

  1. En ce moment je ne sais pas pourquoi, peut être les deux ans qui approchent et tout ce que ça change, je pense aussi beaucoup à toutes ces dernières fois et j’ai notamment la nostalgie de toutes ces fois où il s’est endormi dans mes bras. Je pense que ca ne s’est plus produit depuis janvier si je réfléchis. Maintenant il est tout simplement trop lourd (et n’en a plus envie je crois).

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    • Tu pourrais avoir des surprises : Feuillet s’est endormi d’épuisement dans mes bras lors du dernier mariage où nous sommes allés, j’étais toute chamallow.
      Et j’avoues’ parfois je suis nostalgique dans dernières fois, surtout quand je les sens arriver … j’ai failli demander une photo au Breton de ce qui fut la dernière tétée de FeuFolet 😊

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    • En lisant ton commentaire, je me suis dit ‘janvier’ c’est vraiment pas loin. Moi je pense que c’était vraiment quand il avait moins d’un an. Et puis je me souviens qu’un jour, ça devait être au printemps dernier, on avait enchainé plein de magasins et on terminait pas le supermarché. Petit Putois s’endormait dans le caddie et je l’ai pris dans les bras pour aller dans la voiture pour lui permettre de faire une petite sieste. Et il s’est endormi dans mes bras, entre le centre commercial et le parking. Quelques secondes et puis arrivé à la voiture il avait retrouvé sa vigueur. Mais merci de m’avoir rappelé indirectement ce moment 🙂
      Quant aux objets de nos ex, personnellement je ne sais pas quoi faire d’un tas de choses. Beaucoup trainent dans le garage de mes parents mais je me pose toujours la questions des bijoux, qu’est ce que j’en fais?

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      • Aloooors personnellement j’ai gardé quelques objets « utiles » sans problème de conscience (télé, couverts, etc.). Pour les bijoux je les ai vendus et en ai racheté un à la place avec cet argent. C’est un peu mon bijou « symbole d’avant » sans que ce soit trop bizarre. Voilà voilà 😉 .

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  2. Je n’aime pas trop que les choses changent alors je comprends bien tes sentiments.
    L’avantage de ne pas avoir vrailent d’ex, c’est que tout est à moi. Cela n’empêche pas d’y attacher une importance.
    Je ne pense pas que tu regretteras ton achat. Nous on envisage le même dans un futur plus ou moins proche 😉

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  3. C’est moche de vouloir faire pleurer les copines enceintes !! Je ne me souviens pas non plus des derniers petits coups de pied, de la dernière tétée… Et maintenant que tu le dis, je trouve ça un peu triste.

    Bref, c’est un super joli article ! Vraiment ! Et fallait le faire à partir d’une histoire de machine à laver. Tu es définitivement une de mes blogueuses préférées 🙂

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    • J’ai lu ton commentaire et j’ai rigolé. J’ai dit « mais elle est con » et j’ai pensé que t’étais complétement shooté aux hormones.
      Et derrière toutes ces insultes, je te remercie pour ton adorable commentaire qui m’a beaucoup touché (moi aussi je plane un peu avec les hormones parfois).

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  4. Pingback: Comme en vacances | Câlin & Risette

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